Juste un petit motOctobre 2024

Secrets de roc

Secrets de roc

Les brumes argentées et laiteuses, dissimulent, estompent l’embrasement des mille verdures gaillardes et secrètes. Le dérobé sommeille ainsi dans ses cachettes, refuge et coulisses du théâtre de la grande mascarade. La scène est toujours savonneuse et instable.

Pourtant la fleur chaque fois nouvelle et illicite pourrait y être honorée. Les regards de la raison nient la vision.

Dans la roche chevelue, s’enroule une hydre occulte. Elle sommeille là depuis un âge démesuré dont le souvenir s’est perdu. Ignorée, son temps d’agonie s’étire dans une interminable certitude d’un dessein qui semble peu à peu s’oublier et se perdre. Pour se préserver de l’absence, la Chose s’est figée dans le gris-bleu de la pierre, s’ébrouant pourtant par les branches emmêlées, avec un léger sourire complice à la lumière.

Vie et mort s’étreignent dans un baiser confiant, attentif, aimable autant que curieux.

Le feu de fortune passe, il éclot dans un soupir s’étirant sur des milliers d’années. Le pire est dans l’oubli qui délaisse la flamme sacrée. Ainsi les dieux agonisent, faute d’être célébrés. Les grandes cathédrales adulées dans les histoires des mondanités religieuses où rois et reines fomentaient leurs alliances à la barbe du divin, gisent dans les futilités touristiques.

Les Dieux meurent sur leur terre.

Pourtant le bleu marbrier frémit à nouveau. Les soirs de grande chaleur, d’un peu d‘eau en pluie, je l’asperge dans le dialogue silencieux de ma main guidant le liquide, imprégnant l’eau. Une légère odeur suave embaume l’air, celle de la pierre chaude mouillée, effluve d’une étreinte sensuelle.

Les premiers souvenirs de ma petite enfance perlent et l’odeur de la roche mouillée ravive quelques images fugaces. Les premières dont je me souvienne. C’est une mémoire physique, une imprégnation cellulaire, organique, se dégageant malgré moi, elle jaillit de l’haleine pierre eau dans ce court instant.

Dans le petit jardin précieux, le bloc bleuâtre plonge dans une terre marron claire, très boueuse quand il pleut, une argile amoureuse et collante. J’apprends à la connaître sur mon tour de potier. Elle glisse, prend forme sous mes doigts encore malhabiles. Elle est fragile et s’épuise quand on lui en demande trop.

Pourtant mes mains souvent vantées par mon entourage, comme aimantes et guérissantes, ont encore beaucoup à découvrir dans la nuit des sensations silencieuses, dans les perceptions des vents à venir. Une main, tout un univers, par sa paume moelleuse, affectueuse, mais aussi son dos souple épais qui pourrait se dilater, s’épaissir quand on s’approche de quelqu’un à toucher. Oh ce dos de main tellement oublié, dénié, prolongement de la droiture d’un bras relié au dos, nourrissant une épine dorsale qui fut un temps animale. La main, un conduit rempli de vent, naissant par la terre, reliée, stockée dans le ventre et servant, nourrissant nos actions. Dos de main, métacarpes que j’ai vu onduler chez un de mes amis danseur de Butoh. Dos de main nourrissant une paume charnue remplie d’une vision silencieuse. Dos de la main, nature paisible, pudique, c’est un noble mâle rempli de soleil.

Le toucher se fera en doigt et en paume. Délicatesse affectueuse et maternelle, intuitive est sa nature. En conduit d’un vent invisible, chaque bout de doigt est une goutte, une aiguille, une petite flamme. Ainsi la main, perce et traverse, caresse et effleure, excite, guérit, embrasse et aime. Oui la nature de la main est de toucher pour mieux aimer, de lâcher pour mieux offrir, de s’ouvrir pour mieux s’alléger.

Sur le tas calcareux, la coiffe emmêlée capte les lumières de l’astre du matin et les guide dans les profondeurs du rocher. Au pieds de la masse de pierre, quelques flaques claires rescapées de l’ombre verte, se sont déposées en reste de la clarté matinale. Au fil du jour, le clos restera dans l’ombre, préparant la nuit afin qu’au silence nocturne, des farandoles s’animent dans l’obscurité protectrice. Oh que ne suis-je admis encore à ces danses occultes ? Me faut-il mourir pour y accéder ? Les doutes me mettent dans cet équilibre illusoire qui sépare.

L’ablution ravive le bleu et l’offrande embellit la prosternation.

Je me sens plus propre, plus brave, dans les instants qui suivent ces petits gestes simples où je me donne avec innocence et confiance. Je décèle l’être enfoui tout vibrant d’une clarté invisible et rassurée, je me retire, rempli de courage et de patience.

La grande nature, toute dans ses majestueuses splendeurs, dissimule une sève clandestine. La perception est comme dans un grand amour, l’instant se réinvente continuellement. Ici pour toucher à ce réel, nulle habitude n’est tolérée. Cela jaillit au plus profond d’un magma imaginatif, d’une vigilance guerrière et instinctive, dans une impossibilité toute réelle à penser. Cela se faufile du fond du grand fond, émerge dans une auguste brume, prenant forme, un visage, un aspect, une couleur, des mots.

Plus je contemple cette masse endimanchée de sauvage et de branches feuillues, plus je la sens me considérer, m’examiner, parfois ébahie. Le minéral bleuté, enlacé de la lumière du Laurier estime ma présence d’une sensation éminemment intelligente, douce, une lucidité un subtil pénétrant devant lequel je peux juste me tenir, être là, sans demande et sans quête. Je deviens, je suis l’offrande à l’offrande. Quelques pétillements légers, tels de fines bulles claires, remontent de ma poitrine, de mon ventre, de mes mains. Je goutte ce breuvage dans une coupe sans forme.

Chaque bulle est une flamme éclairant une mémoire nouvelle, une révélation d’un autre temps et ce n’est point les souvenances trop liées à un passé rempli de douleurs, excusant un présent trop pauvre car engoncé dans une anamnèse stérile. Chaque bulle est un flocon éclatant et non né.

Une fois le bleu de la pierre dissipé dans l’étendu des nues, après que le roc soit devenu poussière de sable, puis que les feuilles et les bois flottent en parfum d’humus, subsistera ces empreintes lumineuses, fulgurantes autant qu’invisibles.

Yusen