Pour faire des progrès : texte de Sasaki Sensei

Tous les pratiquants qui s’entraînent en aïkidô le font sans doute avec une ardeur soutenue par le désir d’améliorer leur technique. On ne trouvera certainement personne pour poursuivre un entraînement en n’ayant aucun souci de s’améliorer ou en se résignant à être mauvais.
Pourtant, on ne progresse jamais aussi facilement que l’on voudrait, et, dans l’état actuel des choses, comment progresser si ce n’est par des tâtonnements successifs ?

En aïkidô, on fait des progrès par une pratique systématique de la technique, mais la pratique même de cette technique est difficile. Tout d’abord, comme il est difficile de comprendre ce qu’est une pratique conforme aux lois et à la logique de l’univers, on aura beau vouloir pratiquer, on n’y parviendra pas réellement.
De là vient qu’en se contentant de continuer vaguement à s’entraîner aux formes fondamentales de l’aïkidô, il sera difficile de faire des progrès.

À la question qui se pose alors de savoir comment on peut faire des progrès, disons que, loin de conserver vos illusions sur le fait que l’entraînement aux formes fondamentales soit le seul entraînement qui fasse faire des progrès, il faut relier étroitement toutes vos actions ordinaires avec les entraînements devant vous faire progresser.

Avant d’en venir aux entraînements concernant les formes fondamentales, il y a des échauffements de base tels que le taïsabaki (changement de direction du corps), le tenkan (pivotement du corps), l’irimi tenkan (entrée sur l’attaque puis pivot), l’ikkyô undô (mouvement de premier principe), le travail méthodique des articulations, le travail sur la respiration, et ces exercices eux aussi doivent être faits correctement avec le plus grand sérieux. Sous prétexte qu’ils n’ont pas de rapport immédiat avec l’entraînement aux formes fondamentales grâce auxquelles on peut directement faire tomber son partenaire ou l’immobiliser, bâcler ces exercices sans mettre aucun cœur à l’ouvrage, c’est ce qu’on doit à tout prix éviter.

Et c’est avec sérieux également qu’il faut faire les étirements préparatoires des bras et des jambes, qu’il faut saluer à l’entrée et à la sortie de la salle d’entraînement, saluer le côté noble (shômen) du dôjô, saluer votre instructeur.

Procéder avec sérieux aux mouvements préparatoires de base, à la gymnastique préparatoire, aux salutations d’usage, et à bien d’autres choses encore, cela veut dire ne pas agir par habitude, aller jusqu’au bout, jusqu’à l’extrême limite de soi-même et avoir conscience de ce que l’on fait, vous ne croyez pas ?

Avoir conscience, c’est
— avoir conscience du but : comme il y a toujours un but à tout ce que l’on fait, il faut garder présente la conscience de ce but. Par exemple, si le but est d’étirer les articulations des poignets, il faut faire en sorte que ce soit ces endroits-là qui s’étirent.
— avoir conscience des progrès possibles, conscience qui vous porte à vouloir vous améliorer le plus possible même dans la répétition des mêmes choses.
— avoir conscience de ce qui ne va pas : si, dans un même type d’exercice, rien ne change par rapport à sa pratique antérieure, on doit alors juger qu’il y a quelque chose qui cloche.

Même en dehors du dôjô, on doit pouvoir s’entraîner. Par exemple, quand on marche ou lorsqu’on respire, ce qui se fait invariablement sans qu’on y pense. Marcher ou respirer, d’habitude, sont des actes qui s’accomplissent inconsciemment, mais, si on en prend conscience, rien n’est plus mystérieux. De telle sorte que, plus on creuse cette conscience, plus, naturellement, le niveau de sa technique change.

Dès lors qu’au dôjô on accumule des entraînements qui élèvent peu à peu le niveau des moindres détails, on en viendra sans doute à s’entraîner en vue d’élever son niveau en dehors même du dôjô, et on voudra aussi l’élever au maximum dans sa vie quotidienne comme dans son travail. S’efforcer de progresser deviendra une habitude.

Afin de progresser, il faudra poursuivre un entraînement linéaire. Si l’on s’en tient à un entraînement accompli épisodiquement et en pointillé, progresser devient difficile. Convertir les points en ligne, puis grossir de plus en plus cette ligne, lui donner de l’épaisseur, voilà ce qui fait progresser, je crois.

Ce ne sont pas seulement les entraînements à la technique, mais aussi les mouvements pour plier les articulations dans les échauffements de base, ou les exercices pour marcher en utilisant ses deux jambes qui doivent vous faire ressentir le mystère qui réside dans votre corps. Si vous regardez bien votre main, vous y voyez vos cinq doigts qui ont chacun trois articulations, et tous ces doigts sont constitués de telle sorte, semble-t-il, qu’ils peuvent bouger en croix, tandis que les sept articulations des bras fonctionnent en croix chacune de leur côté. Un agencement aussi délicat, qui donc l’a créé et pour quoi faire ? Que pourrait-on dire d’autre sinon que c’est profondément mystérieux.

Tant et si bien que si l’on s’exerce en poussant la conscience de son corps jusqu’aux extrêmes limites, on y sentira l’univers.
Et c’est précisément cette façon de ressentir l’univers qui constitue le premier pas pour se relier à lui ; or, se servir de son corps, s’exercer en veillant à ne pas couper ce lien, n’est-ce pas justement se conformer aux lois de l’univers ? Tel est le waza, la technique, qui suit les lois de l’univers.

Tout en poursuivant par tâtonnements successifs sa pratique du waza, élever progressivement le niveau de tout ce que l’on fait, n’est-ce pas le secret de tout progrès ?

                           佐々木貴 SASAKI Takashi

Traduction d’Yves-Marie Allioux