L’ami du vent

L'ami du vent

Les arbres nous parlent de mille façons.
Ecrivains et poètes se sont penchés sous leurs branches, recevant leurs effluves porteuses de mots et de rimes.
Et si notre nature se tord sous les assauts rationalistes du monde présent, les livres, les articles, les reportages scientifiques ou autres, foisonnent et se raccrochent vainement aux branches emmêlées du cœur de l’hiver.
Mes arbres, si j’ose dire, dans ce terme possessif presque prétentieux, m’émeuvent et l’affection qui me lie à ce monde dressé, inexorablement rempli de ciel, me porte, m’interroge et me nourrit.
Enfant, je ressentais les grands cèdres de l’Atlas, comme des êtres plus animaux que végétaux. Le gamin imprudent que j’étais, les craignait autant qu’il était attiré. Je me souviens d’une énorme branche sur laquelle je montais affectueusement. C’était un cou de chameau avec sa tête expressive et sa gueule largement ouverte. Pour rien au monde je n’aurais mis ma main dedans. Je grimpais jusqu’au sommet de ces arbres bleus, m’assoyais sur cette partie plate toute particulière au sommet à trente ou quarante mètres du sol et me balançais vaillamment.
Ainsi naquit ma première rencontre avec le vent.
L’arbre pourrait être le gardien qui accompagne ce Seigneur. Cette haleine pure et bienfaitrice secoue les branches et les fait danser.
Le vent pleurerait à coup sûr sans la forêt sur sa route.
Mais donner des sentiments au vent, aux arbres, c’est probablement les considérer encore moins que ce qu’ils portent vraiment. C’est un monde merveilleux tout imprégné de cette lumière que les hommes semblent avoir définitivement égarée.
Je veux bien pleurer comme tout homme que je suis, mais quand le vent s’emporte, les arbres tanguent et je les découvre jusque dans la terre par leurs racines invisibles courant et serpentant. Il se tient là, l’arbre, encré, confiant de l’impulsion offerte de son parterre. L’élan des troncs qui se jettent vers le ciel, invite à la dévotion. Ils s’offrent au vent en ami fidèle et accueillant. Les branches entrelacées, en hiver, se détachent sur le gris de l’azur. Sans l’abondance des feuilles tendres, celles-ci sont libres de danser dans les courants de tous bords. Ces enchevêtrements m’inspirent et me rapprochent de tous ces mélanges nourriciers qui parcourent nos vies. Un regard fugace qui vous happe, une tape amicale qui vous aime, un avis différent qui vous interroge, une main qui se pose .... Tout est vent.
Les ramures multiples en tentacules dynamiques, cueillent l’espace, griffent tendrement l’air. A leur extrémité, un prolongement invisible pétille d’une lumière discrète et annonce déjà le printemps encore dissimulé.
Comme sont vaines les décorations apprêtées de Noël, nos yeux aveugles nient ce qu’ils pourraient capter, ainsi que toute la luminescence naturelle de ces arbres trônants.
Regardez aussi le vent invisible, caracoler dans la chevelure crépue de la forêt, nettoyant, peignant, lissant, éclairant ...
Posez-vous un jour d’hiver devant un grand chêne, ses branches semblent porter tout le ciel qui s’incruste entre les ramures.
Et ce hêtre, vivant là, à l’écart, isolé dans une prairie de montagne, il trône sur une herbe rase. Massif, puissant, couleur de cendre, le tronc et les branches en masse resplendissent, dansent et se tordent dans une étreinte infatigable. Immobile, l’arbre irradie tout le flan de la montagne.
Sur l’écorce lisse, des tâches claires sonnent comme des baisers, peut-être une offrande au vent, peut-être ... Les feuilles de la saison dernière étalées au pied des troncs vigoureux, frémissent encore sous une dernière caresse. Puis les ramures tout au sommet vibreront à nouveau, parfois dans un vacarme inquiétant et vivifiant.
Le vent passe et repasse emportant nos moments de vie qui se dissolvent inexorablement. Les arbres nous regarderont dans leur grande sagesse et ne tarderont pas à marcher dans nos pas. Seule la lumière invisible demeure et pourrait éblouir nos yeux du dedans.

Bernard