Le Bol chantant qui voyage

Pour le percussionniste que je suis, il y a parmi les instruments que j'utilise un bol chantant. Ce bol chantant est en réalité un accessoire funéraire.

A l'époque où j'ai commencé à faire des concerts de bol chantant en solo, j'en recherchais de beaucoup de tailles ou de sons différents.

N'en trouvant pas dans les magasins de musique, j'eus recours à internet, téléphonant à un grand nombre de temples ou de magasins de pompes funèbres, sans même savoir où ils étaient localisés. Si j'ai procédé ainsi, c'est parce qu'un ami musicien m'avait conseillé : « tu sais, lorsque les gens décident de changer de bol chantant, il arrive parfois qu'ils rendent leur ancien bol lors de l'achat d'un nouveau, et que le vendeur cède les anciens pour un bon prix ». Mais la plupart de mes tentatives se soldèrent par un échec.

Cependant, un magasin d'accessoires funéraires écouta mon histoire, et me dit : « si c'est pour en faire un instrument de musique, j'en ai un qui a été un peu abîmé et que je ne peux donc pas revendre ». Et à moi qu'il ne connaissait pourtant pas, il m'envoya avec beaucoup de politesse deux grands bols chantant.

Ces bols me parvinrent dans la matinée du 11 mars.
Une lettre était jointe au colis : « J'ignore si ceci vous conviendra... ».
Cette attention était si touchante que, midi un peu passé, je décidai de lui téléphoner. Mais à cette heure-là, la femme qui m'avait envoyé le colis s'était juste absentée. Je raccrochai, en demandant qu'elle veuille bien me rappeler à son retour.
A 14h46, le séisme eut lieu.
En regardant le coupon qui accompagnait le colis, je réalisai que celui-ci avait été envoyé de la ville de Ôtsuchi-chô, dans la préfecture d'Iwate.
J'ai rappelé maintes fois, mais personne n'a plus jamais répondu.

Par la suite, et sans que je n'aie de ses nouvelles, arriva le 17 mars et un concert durant lequel j'utilisai ces bols chantant, et je pus récolter quelques dons qui constituèrent une petite somme. Je décidai alors de composer un morceau et de l'enregistrer pour l'envoyer à cette dame, en signe de reconnaissance. Mais, sans parvenir à connaître son adresse exacte, plusieurs mois s'écoulèrent.

Un jour, alors que je travaillais chez un de mes clients, je rencontrai une femme qui m'apprit qu'elle se rendait dans la préfecture d'Iwate pour une action bénévole. Ayant lu sur un prospectus le nom de la ville de Ôtsuchi-chô, je lui racontai mon histoire de bol chantant. C'est alors qu'elle me répondit: « Je porterai pour vous votre enregistrement. Mais je ne sais si je pourrai rencontrer cette personne ». Bien entendu, j'imaginais moi-même que les chances qu'elle la trouve étaient bien minces.

A son retour à Tokyo quelques semaines plus tard, apprenant au téléphone qu'elle avait pu rencontrer des membres de la famille de ma bienfaitrice, je me dépêchai d'aller la rencontrer pour écouter son histoire. C'est ce jour-là que j'ai appris que cette femme, patronne de cette boutique d'accessoires funéraires, ainsi que sa maman, avaient été emportées par le tsunami et étaient décédées.

Par la suite, j'ai pu avoir quelques échanges de lettres avec les membres survivants de sa famille, et j'ai pu leur transmettre toute ma reconnaissance pour cette femme. J'ai même appris que ma musique avait été mise lors de ce moment si important que furent ses funérailles.

D'un concert de charité au mois de mars, puis durant la tournée nationale ESPIRA en été, jusqu'en novembre et une tournée d'un mois à Sao Paulo au Brésil, j'ai eu de très nombreuses occasions de jouer de ce bol chantant. Chaque fois, je raconte l'histoire de ces bols chantant, ce qu'ils sont et le sentiment de profonde reconnaissance que j'ai envers la gentillesse de cette femme. Le Brésil est un pays très éloigné de chez nous. Je ne peux pas nier que la façon d'appréhender la catastrophe qui s'est produite au Japon n'est pas tout à fait la même. Mais j'ai été très choqué lorsque j'ai appris que des produits d'alimentation japonaise n'étaient plus importés du Japon en raison d'une contamination et de leur radioactivité. Mais j'ai été aussi heureux que cela permette qu'on s'intéresse un peu à la situation actuelle, qui n'est pas une rumeur, de mon pays.

Dans les derniers jours de décembre, j'ai enfin rencontré des membres de la famille de cette femme. La famille de son jeune frère. Pour m'épargner les affres des routes enneigées auxquelles je ne suis pas habitué, celui-ci est venu me chercher bien loin, à quelque 90km au nord de la ville de Ôtsuchi-chô, et il m'a accueilli avec chaleur, alors même qu'il était bien occupé pendant cette période de fin d'année. Lorsque je lui ai raconté l'histoire de la lettre qui était jointe au colis des bols chantant, il me dit : « Oui, ma grande soeur avait pour habitude d'écrire ainsi à tout le monde ». Une personne d'une telle politesse, je me demandais pourquoi le tsunami avait emporté une telle personne et j'en ressentais un grand chagrin.

Nous avons suivi la côte, à partir de Ôtsuchi-chô, et traversé les villes de Kamaishi, Ôfunatoshi, Rikuzen Takada, Kesen-numa ou encore Minami Sanriku. Dans un froid intense où mes doigts semblaient se geler à chaque photo, en contemplant les gens qui tentaient de déblayer les gravas encore présents dans ces lieux où il ne restait même plus un distributeur automatique, j'ai ressenti un immense respect envers eux.

Aujourd'hui, 11 mars, je suis dans une ville du sud de la France qui s'appelle Rodez.
Je joue de ces bols chantant dans une galerie d'art appelée La Menuiserie.
Je joue un requiem, je joue le coeur plein de reconnaissance.

Et ce que je me dis,
c'est que ce bol chantant me conduit à voyager et découvrir plein de lieux différents à travers le monde.
Avec pour point de départ, une boutique d'accessoires funéraires, dans la ville de Ôtsuchi-chô, dans la préfecture d'Iwate.
Une boutique nommée « Hibimata-ya ».