Automne

L’Automne caresse branche par branche et feuille par feuille, invitant avec délicatesse le ton de la saison.

Semblable à cet enfant prêt à naître, lové, à l’abri dans un giron chaud et douillet, le lieu, le temps, ne suffisent plus à de nouvelles révélations. L’espace intérieur se dissout peu à peu permettant la libération, dédiée, promise, condamnée au mystère de l’existence et à un destin inéluctable.

Le nouveau-né apparaît

Les feuilles des arbres pétrifiées ces derniers temps, sous un soleil implacable, tremblent d’aise, apaisées, sous la brise déjà fraiche chargée de bruine. Ce moment inespéré leur est accordé en ces circonstances ou le bout de leur chemin se devine. Pourtant partir en été n’est pas au programme.

Elles reprennent des couleurs. Dans quelques temps, elles s’étaleront au pied des troncs en tapis vermeille, remplies, apaisées de leurs belles teintes cramoisies et nourriront d’aise la terre jusqu’aux frondaisons prochaines.

L’automne survient et entame sa mission.

Il est né en ces jours encore pesant de canicule. Le soleil dans sa courbe légèrement plus inclinée, influe sur le bleu du ciel et présage à de nouvelles mutations.

Mais il n’est point temps encore aux rougeoyantes parures, aux embrasements des forêts. Les tons, les tonalités changent, la sève se retirant imperceptiblement.

Les hirondelles ont largement sillonnées l’espace au-dessus du petit bois. On ne les voit par ici que dans ces moments où le début de l’automne semble descendre le long des pentes boisées. Elles virevoltent, sillonnant de leurs cris pointus le haut du val comme pour se montrer, s’appeler, danser l’offrande à cet été désormais achevé.

Elles vont soudainement disparaître.

Je guetterai dans quelques mois leur vol au fond du vallon, frisant les toits, inondant de leurs jets stridents et joyeux le retour du fécond mois de mai.

Rouges-gorges, pinsons, mésanges, retrouvent leur quartier d’hiver après quelques temps passés non loin de là, dans des lieux plus frais. Les merles dissipés surveillent et grattent sous le grand kaki dont les gros fruits pèsent déjà et tirent doucement aux tons murissants. Bientôt une longue fête égaillera les branches chargées de lourdes et charnues pommes oranges. Les larges feuilles s’étaleront à ses pieds et ce sera la cavalcade des plumes noires, des cris d’alerte, les fruits s’offrant généreusement aux becs goulus.

Le ton de la forêt est tout autre.

Sous l’écorce des troncs des arbres, désormais l’écoulement montant a cessé, entamant comme un mouvement de retrait vers la terre et faisant son effet, imprégnant le pied en profondeur telle une griffe profonde et tendre. Quelques feuilles déjà asséchées, dans leur chute virevoltante accompagnent ce renversement.

Ce courant intérieur fait avec tant de simplicité, d’évidence, d’innocence m’interroge et m’inspire sur ce que mes ballades internes pourraient être.

Le débarqué, l’enfant nu est à tout son instant, parfait et pur.

A la source du printemps de son existence alors que l’automne apparaît, imprégnant maintenant chaque parcelle de terre, chaque arbre, chaque créature, le nouveau-né, déjà se remplit lui aussi bien ingénument des confidences de la saison.

Cela perdure encore, entraînant cette étrange et inexplicable mélancolie. 

Les sols desséchés par l’été sont à nouveau gonflés d’eau des dernières pluies et contrastent avec l’ambiance du chaste retrait de la terre.

Entre les bois restants, les champs labourés évoquent plus de grandes plaies que les moissons à venir. 

L’automne fut orageux.

Des pluies drues, remplies de grosses gouttes ont inondé le ciel, l’air, gavant les ruisseaux, frottant la terre et les écorces, polissant galets et roches.

Le contour charnel des collines avoisinantes fut enchanté et se parera bientôt en offrande à ces eaux d’en haut, de ces teintes ambrées, chaleureuses, reconnaissantes et chaudes.

Les contrastes s’harmonisent et les modulations nous montrent à quel point le tout est créatif dans la grande ronde merveilleuse qui crée le flux.

Tout arrive et tout disparait à l’instant de l’instant.

L’ombre allongée au pied des arbres semble montrer le chemin à l’astre du matin. Il l’effacera dans son élan.

Une mince bande blanche diaphane comme un pli du ciel s’estompe peu à peu.

Une grosse mouche grésille encore et se retient à la vitre.

La grosse branche du frêne se penche vers moi.

Mais ne suis-je pas juste entre elle et les crêtes pleines de soleil ?

Le jour grimpe le ciel et tout en haut le silence empaquette quelques croassements de corbeaux.

Je pourrais disparaître à cet instant, rassuré et confiant.

L’automne est rond, de cette rotondité féconde.

Autant le printemps se dresse avec fierté et insouciance, autant la saison rouge révèle une humilité timide, une pudeur naissante. Et bientôt, les pensées choiront d’elles même, laissant place à une nudité féconde et aimante.

Je me souviens, on nageait dans des amas de feuilles, riant et aimant.

Déjà cette saison nous faisait naître l’un à l’autre.

Imperceptiblement tout se ralentit.

L’effort tant usé, accepte et lâche enfin dans un « soit » intuitif.

Le oui s’érige, droit et fragile, comme un arbre regardant le ciel de ses bois déjà morts. Sa masse grise, pâle, presque blanche, diffuse et se répandra encore après le repos définitif de la sève.

Les rouges, les ocres, sonnent en rondeur, ils sont le feu qui tout autour assemble. Cette flambée relate l’instant sans caprice ni sentence.

Devises et paroles tourbillonnent encore dans les volutes.

Les regrets, les attentes se consument.

C’est mon Automne.

Il n’y a là encore, ni sagesse ni sainteté.

La phase présage à une grande vigilance, un choix, une option, une attirance, un abandon, un penchant privilégiant le simple.

Ne point se perdre, car les risques demeurent, tapis dans mes propres recoins.

Pourtant là, à fleur je mesure imperceptiblement déjà mon être serein et clair.

Confiant autant que possible, nœud par nœud les attaches sont défaites, les projets se terminent d’eux même et il ne reste plus qu’à savourer un déploiement dans la rondeur spiralée d’une onde légère.

Désormais la seule audace serait celle du merveilleux, le débusquer, le laisser venir.

Chaque matin les brumes se dissipent découvrant de nouveaux ocres dans les robes avoisinantes.

Animal, la forêt ondule au grès des pentes.

Il frémit d’aise sous la caresse des brouillards se dissipant et reçoit les premiers rayons du jour né.

S’abandonner semble être le maître d’œuvre.

Accueillir est une foi où tout s’agence dans les embrouillements, les mixtures, les liens, les choix, qui émanent de la grande ronde.

Tout s’organise dans un chaos dont j’ignore encore l’expression ni la formule.

Peut-être que l’hiver dira, libéré de cette attente.

50 années d’engagement dans la voie de l’arc et de l’Aïkido m’ont conduit à l’automne de ma pratique.

La saison ambiante m’a suggéré  cette introspection reposant sur l’observation d’une nature complice et très présente. Dans nos pratiques l’automne représente une conscience toute particulière. Le printemps et l’été ont fait leur besogne, puisse celle-ci se révéler et m’indiquer le meilleur des chemins.