La Cascade invisible, les entrailles du temps

La Cascade invisible, les entrailles du temps

Marcher fut depuis fort longtemps apprécié de celui qui aime à comprendre. L’exercice spirituel de nos pratiques pourrait être complété par ce rituel simple : se promener
En voici juste un exemple. Il fait suite au précédent « Gloire ».

Ce jour là, nous quittons la route. Le chemin longe une prairie. Une cloche au cou d’une petite vache sonne gaiement dans les hautes herbes fleuries. Nous marchons un peu. Très vite le carillon se tait ou cesse de nous parvenir comme stoppé soudain par un calfeutrage invisible.

La présence imposante du silence, sans compromis s’installe.

L’ambiance s’annonce assez vite. Il semblerait que nous pénétrons une réalité bien différente, une entraille juste tolérante à ce que nous y accédions. Sur la bordure du chemin, un regard sans yeux observe.

Malgré cela, indéniablement l’endroit attire.

Au fur et à mesure du pas répété, quelque chose enserre, nous ensevelit. Un brin d’anxiété mêlée à une profonde attirance remplie mon ventre déjà essoufflé par la marche montante.

Le chemin étroit hésite dans les herbes envahissantes.

Peu de monde semble s’être aventuré par là depuis longtemps. Un vieux papier où l’on devine écrit « DANGER » pend lamentablement à un tronc rabougri et suggère de changer de route. Pourtant le chemin interdit descend, clair il nous parait plus attirant que celui proposé. Dociles nous nous plions à cette indication et nous changeons de direction.

Tantôt en montée, tantôt en pente nous avançons au milieu d’un dédale d’arbres déracinés, de troncs coupés, de rochers fracassés. Des lambeaux de murs apparaissent de temps à autre, ajoutant au mystère du lieu. Il me semble pénétrer dans le ventre d’un gigantesque animal. Ma compagne très solaire résiste et plusieurs fois me propose que l’on s’en revienne, qu’on abandonne.

J’insiste, lui donne confiance et nous continuons....
Nous avançons l’un dernière l’autre sans se quitter, un peu collés. Le silence devient épais et paradoxalement le gazouillement d’une multitude d’oiseaux invisibles nous entoure comme une écorce pétillante.

Il fait très chaud. L’avancée nous parait interminable. L’espace semble figé dans ce chemin sans fin. Un pan de mur, jadis une maison appartient désormais à la forêt. Pierres et arbres s’étreignent dans une communion sauvage.

Le long de notre cheminement, nous croisons un parterre de grandes fougères bien plus hautes qu’à l’accoutumée. Une île verte s’étale devant nous, délicate, jurant dans le fatras des bois gisant en tous sens. Tonique, resplendissante, cette petite étendue d’ombrelles est d’un vert intense. Dessous tout un univers se devine. C’est une oasis attirante et qui donne l’envie de se glisser dans la fraicheur de son ombre et peut être s’engouffrer dans le monde souterrain de la forêt, peut être la Terre du Milieu, l’idéale...

Les enchevêtrements de bois et de pierres s’apaisent, la piste s’ouvre.
Une multitude de troncs, jeunes arbres maintenant sans vie, se dressent, secs et droits. Parmi eux quelques baliveaux, frêles, encore vifs, s’élancent, audacieux vers un ciel invisible. Ils déploient leurs feuilles mettant tous ces pieux dans une ombre mystérieuse. Quel étrange endroit qui semble insister de son silence. Un lieu où tout ralentit jusqu’à une immobilité du temps lui même.

Je m’inquiète pour ma compagne qui parfois chavire un peu. Le bon sens de cette terrienne plus à l’aise au soleil que dans l’entre de l’ombre, semble perdu, égaré. Je me surprends à joindre mes mains priant l’esprit des arbres morts de la protéger. Je fais cela instinctivement comme déjà me prétendant présomptueusement le complice de ce lieu.
Ces pieux dressés, impassibles s’imposent tout naturellement dans une expression hiératique. Je me souviens à ce moment du chemin de Fuchimi à Kyoto, chemin initiatique et très ordonné conduisant aux cascades rituelles. Mais ici, le désordre se convertit en magie et vibre magnifiquement d’une présence essentielle. Une entité au delà du temps, sommeille pourtant dans la mort de ces bois érigés et soudain là, me déclenchant libre du temps. Pour la première fois cet écoulement m’apparait comme une hystérie collective, une supercherie, une conspiration niant la magnificence de l'instant.
Ici, tout est unique, signes. Tout regarde et invite à être vu mais de ce regard intérieur qui fait trembler enfin la ridicule pensée d’être une raison.

La vue intérieure invite toutes ces sources, ces langues et nous fait fondre et renoncer, dans une symphonie clandestine.

Puis le chemin pudique et réservé dans le dédale d’arbres enchevêtrés, suspendus, tordus, éclatés reprend sa route, sa mission, celle de nous guider jusqu’à une cascade dont encore une fois nous n’accéderons point. La piste, la petite île de fougères, les morceaux de murs qui semblaient nous regarder passer, le sanctuaire des arbres morts, tout cela nous a épuisé, lavé, exorcisé peut être par des effluves invisibles. Au fil de mes ballades dans la nature, je me sens attiré par ces lieux encore vierges et sauvages où l’organisation de l’homme ne se fait plus sentir si on se donne au delà des clichés habituels, si on se soumet à cette communion avec ce qui n’est pas visible, si on s’ouvre par notre regard intérieur et surtout silencieux, alors tout cesse enfin d’être lisible à notre raison.

Alors des appels fusent, se dévoilent, sonnent.

S’en retourner est l’option évidente. La cascade restera encore invisible, mythique, secrète... Nous y reviendrons.
Autant notre parcours pénétrant dans ce monde fut long, interminable autant notre retour fut prompte.

Je ne vois pas la petite vache et sa cloche et je me demande "n’a-t-elle jamais été là ?"

Bernard